Libreville, laboratoire de la gouvernance : le PNUD lance le premier grand diagnostic pour l’Afrique centrale
Les 20 et 21 avril 2026, Libreville devient l’épicentre d’un chantier inédit. Le Programme des Nations Unies pour le développement réunit un aréopage d’experts, de chercheurs et de hauts responsables onusiens pour poser la première pierre du tout premier Rapport sur l’état de la gouvernance en Afrique centrale. Deux jours d’atelier pour cadrer une ambition lourde : ausculter neuf États, comprendre les blocages et identifier les leviers d’un redressement crédible.
L’enjeu est colossal. L’Afrique centrale concentre près de 30% des réserves minérales connues de la planète et 72% de sa population a moins de 35 ans. Jeunesse, ressources, position géographique stratégique : la sous-région a tout pour être le moteur du continent. Pourtant, le paradoxe saute aux yeux. Burundi, Cameroun, Centrafrique, Tchad, RDC, Guinée équatoriale, Gabon, Congo et São Tomé-et-Príncipe partagent un même constat : des richesses immenses, mais une gouvernance qui peine à transformer le potentiel en prospérité partagée.

Les chiffres sont sans appel. L’Indice Ibrahim place huit pays sur neuf dans le bas du classement africain. Seul São Tomé-et-Príncipe tire son épingle du jeu avec 59,2/100. L’État de droit ? Le World Justice Project 2025 classe le Cameroun 134e et la RDC 136e sur 143 pays. L’IDH n’est guère plus reluisant : à l’exception du Gabon, 108e mondial, la sous-région reste ancrée dans la catégorie « développement humain faible ». Ces données ne sont pas une fatalité. Elles sont un thermomètre qui exige un diagnostic sérieux.
C’est tout l’objet du rapport voulu par le PNUD. Pour Njoya Tikum, Directeur du Centre sous-régional du PNUD pour l’Afrique de l’Ouest et l’Afrique centrale, l’Afrique centrale doit être pensée comme « le cœur géographique du continent ». Le futur rapport ne se limitera pas à aligner des statistiques. Il interrogera l’histoire, les héritages coloniaux, les rapports État-société, le constitutionnalisme, la sécurité, la gestion des ressources naturelles, la transformation numérique et la coopération transfrontalière. Un spectre large, pour éviter les analyses en silo qui ont souvent manqué leur cible.


L’atelier de Libreville sert donc de boussole méthodologique. Autour de la table : auteurs de chapitres, pairs évaluateurs, think tanks comme l’ISS, Afrobarometer, l’Institut Nkafu, International IDEA, Open Society Foundations ou le CELMAD. L’objectif est d’harmoniser la recherche, le calendrier et les exigences de rigueur. Le PNUD cherche aussi un « Champion régional », une figure politique crédible capable de porter le rapport et de lui donner une résonance au-delà des cercles d’experts. Car un bon diagnostic sans relais politique reste lettre morte.
L’ouverture des travaux a été confiée à François Ndong Obiang, Ministre gabonais de la Réforme et des Relations avec les institutions. Le choix du Gabon n’est pas anodin. Pays classé en « développement humain élevé » dans la sous-région, il a traversé une transition institutionnelle suivie de près. Son expérience nourrira les débats. Aux côtés du ministre, le gotha onusien : Représentant spécial du Secrétaire général auprès de l’UA, Représentant spécial par intérim pour l’Afrique centrale, Njoya Tikum, Fatou Aminata Lo Diop, Coordinatrice Résidente au Gabon, et Ye-Dieng, Représentante Résidente du PNUD au Gabon. La présence de ce casting signale l’importance politique donnée à l’exercice.
Pour François Ndong Obiang, l’atelier est « une opportunité stratégique et exceptionnelle ». Le gouvernement gabonais attend un cadre méthodologique rigoureux, un consensus sur les priorités et un calendrier crédible. Le ministre est clair : le futur rapport doit devenir une référence objective pour éclairer les choix politiques, orienter les réformes et restaurer la confiance entre citoyens et institutions. Dans une sous-région marquée par la défiance, l’exigence de crédibilité scientifique et de légitimité démocratique est non négociable.
Même tonalité du côté de la Coordinatrice résidente, Fatou Aminata Lo Diop. Elle rappelle que sans institutions fortes, inclusives et redevables, l’Agenda 2030 et l’Agenda 2063 resteront des vœux pieux. Les défis sont connus : confiance État-citoyens, équilibre centralisation-décentralisation, état de droit, lutte contre les pratiques illicites, inclusion sociale. Le rapport ne vise pas à dresser un énième catalogue des maux. Son ambition est d’analyser les dynamiques profondes, d’identifier les verrous structurels et surtout de proposer des leviers de transformation adaptés aux réalités nationales et régionales.
Ce document se veut un outil d’aide à la décision pour tous. Gouvernements, institutions régionales, partenaires techniques et financiers, secteur privé, société civile, citoyens. Investir dans la gouvernance, martèle Fatou Aminata Lo Diop, c’est investir dans la paix, la cohésion sociale et la prévention des crises. C’est créer les conditions d’un développement durable. À l’heure où le multilatéralisme vacille sous le poids des incertitudes géopolitiques, repenser la gouvernance en Afrique centrale devient une urgence stratégique.
Le timing. Ce rapport arrive à un moment charnière. Les sociétés d’Afrique centrale réclament plus de transparence, d’efficience et de responsabilité. La jeunesse, majoritaire, exige des comptes et des perspectives. En cadrant dès maintenant la méthode, les experts réunis à Libreville posent les jalons d’un document qui pourrait peser sur la prochaine décennie. Si l’exercice réussit, l’Afrique centrale disposera enfin d’un miroir fidèle et d’une feuille de route. La balle sera ensuite dans le camp des décideurs.
