Arc-en-ciel en miettes : l’Afrique du Sud replonge dans la chasse à l’étranger
La promesse était belle. L’Afrique du Sud, “Nation arc-en-ciel” sortie de l’apartheid en 1994, devait montrer au continent comment vivre ensemble. En avril 2026, l’image craque. Depuis fin mars, le pays revit ses vieux démons : commerces pillés, maisons brûlées, contrôles sauvages dans les rues de Pretoria, Johannesburg, Durban. La xénophobie n’est plus un dérapage. Elle est devenue un mode de gestion de la colère sociale.
L’histoire bégaye. Dès les années 90, les migrants zimbabwéens, mozambicains et somaliens prenaient des coups. 2008 reste le cauchemar : plus de 60 morts en quelques semaines. Puis 2015, 2019, et maintenant 2026. Le scénario est identique : des quartiers entiers d’Albany et Buffalo City se vident après des attaques contre des habitations de migrants. Le 18 avril, Johannesburg voit ses échoppes étrangères saccagées et incendiées. Les mêmes cibles, les mêmes flammes, 18 ans après.
Cette fois, la violence s’organise. Operation Dudula, mouvement vigilantiste, a pris le relais des foules spontanées. Le 22 avril à Pretoria, ses membres arrêtent des passants au faciès pour vérifier leurs papiers. Le 23 avril à Durban, des voitures appartenant à des étrangers finissent en torche. Les vidéos tournent sur WhatsApp : des Ghanéens harcelés en plein jour, sommés de “rentrer chez eux”. Le slogan circule sans fard : “Nous ne voulons plus d’Africains ici”. Ce qui était tabou se dit à voix haute.
L’économie met le feu aux poudres. Avec un chômage qui écrase la jeunesse sud-africaine, le migrant devient le bouc émissaire idéal. On l’accuse de voler les emplois, de trustrer le petit commerce, d’engorger cliniques et écoles. Les études disent l’inverse : les étrangers créent souvent de l’activité, paient des loyers, embauchent. Peu importe. Le 30 mars à East London, le couronnement d’un chef igbo a suffi à déclencher l’émeute. Résultat : 12 véhicules et bâtiments en cendres, des boutiques étrangères vidées.

L’État regarde passer le train. Cyril Ramaphosa multiplie les appels au calme, mais sur le terrain, la police arrive en retard et les poursuites se font attendre. Le Plan d’action national contre le racisme et la xénophobie dort dans un tiroir. Human Rights Watch parle de “silence complice” et de négligence coupable. Quand la loi recule, les milices avancent. Et les étrangers, eux, n’ont que leurs jambes pour courir.
L’ironie est amère : ce sont des Noirs africains qui frappent d’autres Noirs africains. Sénégalais, Nigérians, Éthiopiens, Mozambicains paient le prix d’une afrophobie intra-africaine. Dans les townships, le Sénégalais qui tient une boutique qui marche est perçu comme une menace. Il réussit là où le voisin sud-africain stagne. La réussite devient suspecte, la différence devient une faute.
Le silence de l’Union africaine aggrave le malaise. Accra a protesté après l’agression d’un Ghanéen légalement installé au KwaZulu-Natal. D’autres ambassades ont suivi. Mais Addis-Abeba reste muette. Pendant ce temps, des groupes empêchent des migrants d’accéder aux soins ou à l’école, piétinant la Constitution sud-africaine. La xénophobie se banalise, elle devient un réflexe politique, un réflexe social, un réflexe de rue.
Sans sursaut, l’histoire se répétera. Il faut appliquer le Plan national, arrêter et juger, former la police, déconstruire le mythe du “migrant voleur d’emplois” et remettre des médiateurs dans les quartiers. L’Afrique du Sud de Mandela ne peut pas laisser la haine écrire la loi. En 2026, ce n’est plus la Nation arc-en-ciel qui parle. Ce sont les cocktails Molotov. Et ils attendent une réponse qui ne vienne pas d’un communiqué, mais d’actes.
Aimé Jordan PANGO
