MARSEILLE 2 : QUAND UNE USINE À BÉTON ENTERRE LES TITRES FONCIERS OFFERTS PAR LE PRÉSIDENT DE LA RÉPUBLIQUE
Il y a trois ans, Marseille 2 était un havre de paix. Aujourd’hui, c’est un enfer à ciel ouvert. Dans le nord de Libreville, les habitants de ce quartier résidentiel vivent asphyxiés, jour et nuit, par une usine de production de béton implantée en plein cœur des maisons. Son nom : MEGADOR.
Vue du ciel, l’image est choquante. Deux immenses silos, l’un gris, l’autre vert, trônent au milieu des toitures. Au sol, le constat est encore plus alarmant. Le reportage de l’équipe de Matin Week-End a mis des mots et des images sur un calvaire que les populations dénoncent depuis des mois.
Le bruit est le premier supplice. Les toupies tournent 24 heures sur 24, 7 jours sur 7. Les camions font des va-et-vient incessants. Le second est invisible mais plus dangereux : une fine poussière de ciment qui se dépose partout. Sur les toits, dans les salons, sur le linge qui sèche, jusque dans les canalisations. « On vit fenêtres fermées en pleine journée, et on est réveillés toute la nuit », résume un riverain.
Mais le pire est peut-être ce qui ne se voit pas immédiatement. Selon le collectif des habitants, représenté par M. Gauthier Etoundi, l’usine aurait creusé deux forages et rejetterait ses eaux usées chargées de résidus de béton directement dans la nature via une canalisation privée. Résultat : un cours d’eau littéralement bétonné, une mangrove qui meurt, des plantations de piment et de gombo détruites, des parcelles inondées en permanence. « On ne connaît plus la saison sèche ici. Tout est perdu », lâche un habitant désabusé.

L’incompréhension est totale car l’histoire de Marseille 2 est hautement symbolique. En juin 2025, le Président de la République, Chef de l’État, avait posé un acte fort : récupérer le titre foncier global détenu par le groupe KABI BTP sous l’ancien régime pour le morceler et l’attribuer aux Gabonais. Un acte de justice sociale qui offrait un avenir aux familles. Aujourd’hui, ces titres fonciers offerts par le Président risquent de ne plus valoir grand-chose.
Comment en est-on arrivé là ? Les riverains expliquent que tout a basculé après la Transition. L’entreprise MEGADOR, dont le siège est à Angondjé, au Delta Postal, aurait d’abord annoncé la construction d’un hôtel avant de transformer le site en centrale à béton, sans aucune concertation avec les populations déjà installées.
Depuis, les démarches se sont multipliées et se sont toutes heurtées à un mur. Mairie d’Akanda, ministère de l’Environnement, ministère de la Santé, Primature, Assemblée Nationale : partout, les plaintes ont été déposées. Si le Conseil Économique et Social et un vice-président de l’Assemblée ont accusé réception, aucune décision concrète n’a été prise. Un silence qui interroge.

C’est ce silence que l’activiste de la société civile Nicaise Moulombi, Président de l’ONG Croissance Saine Environnement, est venu briser sur le plateau de Gabon Télévision. Pour lui, cette affaire n’est plus une simple nuisance de voisinage, c’est un scandale d’État qui pose la question frontale de la corruption.
Son argument est implacable sur le plan juridique. Une usine à béton est une installation classée. Une installation classée ne peut s’installer sans une étude d’impact environnemental et social validée. Comment une telle étude a-t-elle pu être validée en plein quartier résidentiel, à proximité de zones humides et de mangroves protégées ? Qui a signé ? Qui a fermé les yeux ? Pour M. Moulombi, la réponse est claire.
Il rappelle d’ailleurs que ce n’est pas le premier coup d’essai de MEGADOR. L’entreprise avait déjà été chassée de la Cité TPJM à Angondjé par les populations pour les mêmes nuisances, avant de se replier à Marseille 2. Une récidive qui démontre, selon lui, un sentiment d’impunité totale. « Vous déposez une plainte au commissariat, dès qu’on dit que c’est ce Chinois, personne ne bouge. A la mairie, personne ne bouge. Le résultat, c’est quoi ? C’est la corruption. Ça saute aux yeux ».
Au-delà du cadre légal, il y a l’urgence sanitaire. La silice contenue dans le ciment est hautement toxique. L’exposition prolongée provoque des maladies pulmonaires irréversibles, des eczémas, des affections cutanées graves, notamment chez les enfants et les personnes âgées. Sur le plan écologique, le rejet de béton augmente le pH de l’eau, tue les poissons et stérilise les sols pour des années.
Pour Nicaise Moulombi, les mots sont durs mais justes : si rien n’est fait, les titres fonciers offerts par le Chef de l’État vont se transformer en « attestations de décès » pour les habitants de Marseille 2. Une formule choc qui résume le sentiment d’abandon.
La solution, pour la société civile et le collectif des riverains, est non négociable : ce n’est pas à la population de partir, c’est à l’usine d’être délocalisée. On a bien réussi à déplacer la décharge de Mindoubé qui empoisonnait Libreville depuis des décennies, on peut bien déplacer une centrale à béton à Cocobeach ou dans une zone industrielle appropriée.
Car le principe est fondamental : une entreprise ne peut pas venir s’installer après les populations, sur des terres titrées par le Président de la République lui-même, et leur imposer sa loi. Ce serait un désaveu de l’acte social le plus fort posé par la 5e République dans ce quartier.
Aujourd’hui, les habitants de Marseille 2 ne demandent plus, ils supplient. Ils lancent un appel solennel et direct au Président de la République, garant des institutions et Chef du gouvernement de la 5e République. Ils lui demandent de faire ce que toute l’administration n’a pas osé faire : faire respecter la loi, protéger la santé des Gabonais et sauver les titres fonciers qu’il leur a lui-même offerts.
Aimé Jordan PANGO
