La Centrale d’Achat du Gabon (CEAG) : « De l’espoir à la grande désillusion » dixit Christian R. ABIAGHE NGOMO
Depuis plusieurs années, la lutte contre la vie chère constitue l’une des principales préoccupations des consommateurs gabonais. Dans ce contexte, l’annonce de la création de la Centrale d’Achat du Gabon (CEAG), le 12 août 2025, puis son lancement officiel le 10 avril 2026 à Libreville, avaient suscité un immense espoir au sein des ménages.
Constituée sous la forme d’une société d’économie mixte, dotée d’un capital social d’un milliard (1 000 000 000) de FCFA, détenu à hauteur de 37 % par l’État et de 63 % par sept opérateurs privés nationaux, la CEAG avait pour ambition de réguler l’approvisionnement et les prix d’une cinquantaine de produits de première nécessité afin d’améliorer durablement le pouvoir d’achat des populations.
À l’époque, les organisations de défense des consommateurs, dont SOS Consommateurs, avaient salué cette initiative portée par le Chef de l’État. Les médias et les réseaux sociaux avaient largement relayé cet enthousiasme, tant les attentes des populations étaient fortes face à une inflation persistante et à un coût de la vie devenu difficilement supportable.
Une promesse qui peine à se concrétiser
Quelques mois après son lancement, le constat est malheureusement loin des attentes initiales.
Le premier marché pilote organisé à Akanda avait certes suscité une certaine euphorie, alimentée par une communication mettant en avant des prix attractifs pendant deux jours. Toutefois, les marchés itinérants organisés par la suite à Owendo, Nzeng-Ayong, Sibang et Mimvoul, auxquels s’ajoute celui annoncé à Makokou le 30 août 2026, révèlent davantage les limites du dispositif que son efficacité.
L’organisation d’un marché itinérant une fois par mois ne répond pas aux réalités de consommation des ménages gabonais. Les consommateurs effectuent leurs achats quotidiennement, en fonction de leurs besoins immédiats et de leurs ressources disponibles. Le modèle consistant à inviter les familles à constituer des réserves mensuelles apparaît peu réaliste, notamment au regard des nombreuses interruptions du service public d’électricité qui compromettent la conservation des denrées alimentaires dans les foyers.
Une telle approche transforme une initiative prometteuse en un mécanisme dont l’efficacité demeure fortement contestable.
Une mission qui s’éloigne de son objet social
Selon ses statuts, la CEAG avait notamment pour missions :
• d’importer et d’acquérir les biens et services encadrés par l’État afin de réduire les coûts d’approvisionnement sur les marchés national et international ;
• de négocier et de centraliser les commandes de produits de première nécessité ;
• de réguler les importations selon une liste officielle de produits essentiels ;
• de délivrer des agréments aux opérateurs répondant à des critères objectifs ;
• de percevoir des commissions sur les opérations d’importation réalisées dans le cadre de ce mécanisme.
L’objectif n’était donc pas de devenir un opérateur commercial de détail, mais de structurer le marché afin d’en améliorer durablement le fonctionnement.
Or, les déclarations publiques de la direction générale de la CEAG traduisent désormais une orientation différente. Celle-ci entend assurer directement les commandes, l’importation et la mise sur le marché des produits de consommation afin de maîtriser la chaîne logistique, réduire les intermédiaires, sécuriser les approvisionnements et contrôler les prix.
Cette évolution soulève plusieurs interrogations.
L’État ne dispose ni des infrastructures logistiques nécessaires, notamment en matière d’entreposage, ni de la maîtrise opérationnelle d’une chaîne d’approvisionnement nationale de cette ampleur.
Plus préoccupant encore, les différents marchés itinérants révèlent l’intervention d’un importateur privé aisément identifiable à travers les marques commercialisées. Pourtant, cet opérateur ne figure pas parmi les actionnaires fondateurs de la CEAG.
Dans ces conditions, une question essentielle demeure sans réponse : quelles sont les contreparties économiques, fiscales, douanières ou financières accordées par l’État à cet opérateur pour lui permettre de proposer des prix sensiblement inférieurs au marché ?
Cette absence de transparence nourrit les interrogations sur la gouvernance de la CEAG ainsi que sur la qualité, la traçabilité et la conformité des produits mis en vente.
Un modèle commercial économiquement déséquilibré.

Les marchés itinérants de la CEAG créent une distorsion de concurrence particulièrement préoccupante. Les grandes enseignes qui y participent le font davantage pour préserver leur visibilité institutionnelle que par réelle adhésion à ce modèle économique, lequel demeure incompatible avec leurs stratégies commerciales fondées sur des réseaux permanents de distribution.
Les premiers sacrifiés sont les petits commerçants, qui ne disposent d’aucune capacité d’adaptation face à une concurrence ponctuelle bénéficiant de conditions économiques privilégiées. Incapables d’aligner leurs prix sur des tarifs artificiellement réduits grâce à des avantages dont ils ne bénéficient pas, ces opérateurs voient leur activité directement fragilisée.
Cette situation est susceptible d’entraîner une désorganisation progressive du commerce de proximité et de porter atteinte au principe d’une concurrence loyale.
Une contradiction avec la politique nationale de lutte contre la vie chère
La coexistence entre la CEAG et le dispositif national de lutte contre la vie chère, fondé notamment sur la mercuriale des prix, appelle également des clarifications.
Les consommateurs sont en droit de comprendre quel mécanisme constitue aujourd’hui l’outil principal de régulation des prix. Pourquoi maintenir simultanément deux dispositifs poursuivant le même objectif, sans articulation clairement définie entre eux ?
Cette superposition entretient la confusion et affaiblit la lisibilité de la politique publique de lutte contre la vie chère.
SOS Consommateurs appelle à une évaluation indépendante.
SOS Consommateurs considère qu’après plusieurs mois d’activité, la CEAG doit faire l’objet d’une évaluation indépendante, transparente et objective. Cette évaluation devrait notamment porter sur :
• l’impact réel de la CEAG sur les prix pratiqués sur le marché national ;
• les conditions d’approvisionnement et les critères de sélection des fournisseurs ;
• les avantages accordés aux opérateurs participant au dispositif ;
• les effets sur la concurrence et sur les petits commerçants ;
• la qualité, la conformité et la traçabilité des produits commercialisés ;
• la cohérence du dispositif avec la politique nationale de lutte contre la vie chère.
SOS Consommateurs rappelle également les observations formulées par le Président de la République devant le Parlement réuni en Congrès le 15 juin 2026, lorsqu’il avait lui-même dénoncé des pratiques spéculatives observées dans le fonctionnement de certains marchés temporaires.
Nos recommandations
Au regard de ces constats, SOS Consommateurs recommande au Gouvernement :
• de procéder à un audit indépendant de la CEAG ;
• de rétablir pleinement la CEAG dans sa mission originelle de centrale d’achat et de régulation des importations, plutôt que de distributeur commercial ;
• de garantir une totale transparence sur la gouvernance, les partenariats, les fournisseurs et les avantages consentis aux opérateurs économiques ;
• d’assurer une concurrence loyale entre tous les acteurs du marché ;
• de renforcer durablement les mécanismes structurels de lutte contre la vie chère plutôt que de privilégier des opérations commerciales ponctuelles.
La lutte contre la vie chère ne peut se résumer à des foires commerciales ponctuelles. Elle exige une politique publique cohérente, permanente et transparente, fondée sur une véritable régulation des marchés, au bénéfice de l’ensemble des consommateurs gabonais.
SOS Consommateurs demeure mobilisée pour défendre les droits des consommateurs, promouvoir la transparence économique et contribuer à l’élaboration de politiques publiques efficaces garantissant durablement le pouvoir d’achat des ménages.
Le Président
Christian R. ABIAGHE NGOMO
