Manganèse gabonais : Oligui Nguema met Eramet au pied du mur à Nairobi
Nairobi, en marge d’Africa Forward – Pas de photo sourire pour enterrer le sujet. À Nairobi, Brice Clotaire Oligui Nguema a pris Christel Bories, PDG d’Eramet, en tête-à-tête pour régler une équation vieille de 60 ans : comment faire en sorte que le manganèse gabonais enrichisse le Gabon avant d’enrichir les ports étrangers.
Au centre de la table, 3 leviers. La transformation locale du manganèse. La modernisation du Transgabonais. Et le recadrage du partenariat avec le groupe français. Traduction : Libreville veut passer du statut de chargeur de minerai brut à celui de producteur industriel. Les discours sur la “valeur ajoutée” ont assez duré. Cette fois, on parle calendrier, usines, emplois, logistique.
Le Gabon a longtemps joué le rôle de fournisseur. On creuse, on charge, on expédie. Le bénéfice reste à l’étranger, et il reste les routes abîmées, les emplois précaires, les promesses de transfert de compétences qui n’arrivent jamais. Oligui Nguema l’a dit à sa manière : ce modèle a vécu. L’ambition affichée est de verrouiller l’industrialisation sur place. Transformer le minerai ici, c’est créer des usines de ferroalliages, des unités de traitement, des sous-traitants locaux, des techniciens formés. C’est multiplier l’impact d’une tonne de manganèse par 5 ou 6 avant qu’elle ne quitte le pays.
Mais sans rail qui tient la route, pas d’industrie qui tient debout. D’où le deuxième dossier : le Transgabonais. Moderniser la ligne, c’est sécuriser l’acheminement Moanda-Owendo, réduire les coûts, éviter les ruptures qui plombent les usines. Un site de transformation qui s’arrête faute de wagons, c’est un investisseur qui ne revient pas. Libreville met donc la pression pour que la logistique suive le rythme industriel, pas l’inverse.

Côté Eramet, le message est clair : le partenariat continue, mais les règles changent. Le groupe reste stratégique pour le Gabon, mais l’époque du statu quo est finie. Il ne s’agit pas de chasser l’investisseur, il s’agit de l’embarquer dans un projet où la valeur ajoutée se crée sur place. Plus de sous-traitance locale, plus de formation, plus de contenus gabonais dans les achats et les emplois qualifiés. Le calcul est simple : si Eramet gagne plus en transformant ici, le Gabon gagne plus aussi.
Libreville joue une carte classique mais risquée : transformer la ressource pour sortir de la malédiction des matières premières. Classique, parce que c’est ce que la Chine, le Maroc, l’Indonésie ont fait. Risqué, parce que ça demande de l’énergie stable, des capitaux, une administration qui tranche vite, et une main-d’œuvre qualifiée. Sur ces points, le Gabon a des retards à rattraper. Mais l’avantage est là : le minerai est en place, le marché est demandeur, et la volonté politique semble alignée.
Le test viendra dans les 18 prochains mois. Combien de projets de transformation passent de l’étude à la pelletée de terre ? Combien de jeunes gabonais décrochent un contrat industriel de plus de 2 ans ? Combien de PME locales entrent dans la chaîne d’approvisionnement d’Eramet sans passer par 4 intermédiaires ? Les réponses vaudront mieux que tous les communiqués.
Avec cette rencontre à Nairobi, Oligui Nguema pose une doctrine : exploiter, oui, mais transformer d’abord. Le manganèse gabonais n’est plus un produit d’exportation brut par défaut. Il devient un levier industriel. Si Eramet suit, le Gabon gagne un saut technologique et social. Si ça coince, Libreville cherchera ailleurs. Le message est passé. Maintenant, place aux usines, aux emplois, et au rail qui va avec.
Aimé Jordan PANGO
