Tribune Libre : La politique exige des fidélités. Mais aucune fidélité ne mérite qu’on lui abandonne sa conscience
À un jeune militant qui me demandait pourquoi continuer à croire quand tout semble perdu, j’ai voulu répondre par cette lettre : sur la loyauté sans soumission, la fraternité sans impunité, la discipline sans arbitraire.
On peut donner beaucoup à la politique. Jamais sa dignité. Servir n’a jamais voulu dire s’avilir.
En effet,
Cher jeune,
Vous m’avez écrit sur les réseaux sociaux. Votre question tient en une ligne : pourquoi continuer à croire quand tout semble perdu ? Cette lettre est la réponse que je vous dois à vous et à votre génération.
Je l’écris, je ne le cache pas, au moment où j’éprouve moi-même une part de ce que je m’apprête à vous décrire. On n’enseigne bien que ce que l’on a payé.
Vous entrez en politique avec vos convictions, vos enthousiasmes, vos colères et, souvent, une immense espérance. Vous croyez en une cause. Vous admirez un homme. Vous rejoignez un parti. Vous acceptez une discipline. Vous découvrez une famille politique avec ses combats, ses blessures, ses fidélités et ses histoires.
Tout cela est légitime.
J’ai été un jeune en politique. Mon enthousiasme m’a parfois conduit à faire des erreurs. Et, après plus de quinze années d’engagement politique, c’est pour moi, l’occasion de transmettre avec humilité ce que j’en ai appris.
La politique ne se fait pas seule. Elle suppose des compagnons de route, des organisations, des chefs, des règles et cette part de loyauté sans laquelle aucune aventure collective ne peut durer.
Mais permettez à un aîné de vous dire ceci : la première fidélité d’un homme engagé ne va ni à un parti, ni à un chef, ni même à ses compagnons ou camarades. Elle va à sa conscience.
C’est une leçon difficile de vie.
On l’apprend rarement dans les livres. On l’apprend dans les crises, lorsque les fidélités se heurtent aux principes ; lorsque l’amitié exige le silence ; lorsqu’au nom de l’intérêt du moment, le groupe demande que l’on détourne le regard ; lorsque défendre la vérité risque de vous isoler de ceux avec lesquels vous avez pourtant marché pendant des années. Oui je l’ai vécu sous la transition.
C’est alors seulement que commence véritablement l’engagement politique.
Servir une cause, ne jamais s’abandonner à un homme ou une femme.
La jeunesse aime les héros. C’est naturel.
Toute génération politique se construit autour de figures qui incarnent ses espérances. Elles donnent un visage au combat, une voix à la colère, une direction à l’action collective. Mais il existe une frontière que vous ne devez jamais franchir : celle qui transforme la fidélité en soumission.
Un homme politique, aussi grand soit-il, demeure un homme. Un parti politique, aussi noble soit son projet, demeure une organisation humaine. Tous peuvent se tromper. Tous peuvent être injustes. Tous peuvent céder aux passions, aux intérêts, aux calculs ou aux faiblesses.
La politique devient dangereuse lorsque le militant cesse de demander : « Est-ce juste ? » et commence seulement à demander : « Qui l’a décidé ? »
Les Grecs le savaient déjà.
Socrate accepta de mourir plutôt que de renoncer à l’examen de sa conscience. Aristote rappelait que la cité n’existe pas seulement pour vivre ensemble, mais pour bien vivre ensemble. Les stoïciens enseignaient qu’un homme peut perdre ses biens, sa position, sa réputation, parfois même sa liberté, sans perdre ce qui dépend encore de lui : son jugement moral.
Des siècles plus tard, la philosophie arabe prolongera cette interrogation. Al-Fârâbî réfléchira à la cité vertueuse. Averroès placera la raison au cœur de la responsabilité humaine. Ibn Khaldûn montrera comment le pouvoir, lorsqu’il n’est plus contenu, finit par transformer la solidarité du groupe en instrument de domination.
Les siècles passent. La question demeure : Jusqu’où peut-on être fidèle sans cesser d’être libre ?
De Socrate à Simone Weil, par des chemins différents, revient ainsi une même exigence : la politique peut réclamer notre engagement ; elle ne peut obtenir l’abdication de notre jugement moral.
Entre 1990 et 2016, dans les rues de Libreville , des jeunes gens sans gardes du corps sont tombés sous les balles pour que la Constitution soit respectée.
Aucun d’eux n’avait lu Socrate. Tous avaient compris l’essentiel de la République.
En politique, tout n’est pas politique
Il faut ici lever une confusion qui empoisonne trop souvent nos partis.
Une divergence politique est une divergence politique. Elle doit être débattue. Une erreur d’analyse doit être combattue par une autre analyse. Une décision contestable doit pouvoir être critiquée. Une orientation stratégique doit pouvoir être discutée. C’est cela, la politique.
Mais la calomnie n’est pas une divergence, l’injure n’est pas une opinion. La diffamation n’est pas une ligne politique. L’humiliation publique n’est pas un débat d’idées. Et une campagne organisée pour salir la réputation ou atteindre la dignité d’un homme ne devient pas respectable simplement parce que ceux qui la conduisent portent les couleurs du même parti.
Tout n’est pas politique.
Il existe une frontière entre le combat des idées et l’atteinte aux personnes. Cette frontière s’appelle le respect. Lorsqu’elle disparaît, la politique cesse progressivement d’être une confrontation de convictions pour devenir une guerre de meutes.
Une organisation qui prétend demain gouverner un État doit d’abord être capable de faire régner la justice en son propre sein.
La justice commence dans son propre camp
Il est facile de dénoncer l’injustice de l’adversaire. Il est beaucoup plus difficile de reconnaître celle de ses amis. Voilà pourtant l’un des tests les plus exigeants de l’engagement politique.
Nous sommes prompts à dénoncer l’arbitraire lorsque nous en sommes victimes. Nous exigeons le droit à la défense lorsque nos militants sont accusés. Nous réclamons le principe du contradictoire lorsque le pouvoir poursuit nos responsables. Nous invoquons la Constitution, les libertés fondamentales, la présomption d’innocence et l’État de droit.
Mais que valent ces principes si nous cessons de les appliquer lorsque nous sommes entre nous ?
On ne peut pas réclamer le contradictoire devant l’État et le refuser dans son parti. On ne peut pas dénoncer l’arbitraire du pouvoir et accepter l’arbitraire de sa propre organisation. On ne peut pas exiger le respect de sa dignité face à l’adversaire et considérer celle d’un compagnon ou camarade comme quantité négligeable.
Un principe qui ne vaut que contre ses adversaires n’est pas un principe. C’est une arme.
La justice commence donc là où elle coûte : dans son propre camp.
La fraternité n’est pas l’impunité
On vous parlera souvent de fraternité.
On vous dira : « Nous sommes une famille politique. » Cette expression est belle. Elle peut aussi devenir dangereuse. Car une famille politique digne de ce nom n’est pas une organisation dans laquelle tout est permis au nom de la fraternité. Elle est précisément un espace dans lequel l’appartenance commune impose davantage de responsabilité.
Être frères ne signifie pas renoncer à la justice. Être compagnons ou camarades ne signifie pas accepter l’humiliation. Être du même parti ne confère à personne un permis d’injurier, de calomnier ou de diffamer. La fraternité véritable ne protège pas la faute. Elle protège la personne tout en permettant que la faute soit examinée et réparée.
Elle écoute celui qui accuse. Elle écoute celui qui est accusé. Elle confronte les faits. Elle respecte le contradictoire. Elle décide. Et lorsqu’une faute est établie, elle en tire les conséquences.
La fraternité sans responsabilité devient du clanisme. La discipline sans justice devient de l’arbitraire. La loyauté sans vérité devient de la servitude. C’est parce que nous sommes membres d’une même communauté politique que nous devons nous imposer des exigences supérieures.
Quand la justice est imparfaite, faut-il renoncer au droit ?
Je veux m’arrêter sur une objection. Elle est sérieuse et mérite mieux qu’une esquive.
On me dira : comment peut-on dénoncer une justice dont on doute de l’indépendance et, dans le même temps, envisager de la saisir lorsqu’on s’estime victime d’une atteinte à ses droits ? N’y a-t-il pas là une contradiction ?
Je ne le crois pas.

Dénoncer l’instrumentalisation d’une institution judiciaire ne signifie pas renoncer au droit. Contester son fonctionnement ne signifie pas abolir l’institution. Au contraire : c’est précisément parce que nous croyons à la justice que nous dénonçons ce qui l’empêche d’être juste.
Faudrait-il demander à celui qui dénonce les violences policières de ne plus appeler la police lorsqu’il est agressé ? À celui qui combat les violations de la Constitution de ne plus invoquer la Constitution ? À l’opposant qui dénonce les dérives de l’État de renoncer aux droits que cet État a précisément le devoir de garantir ?
Ce serait absurde.
L’État de droit ne se défend pas en désertant le droit.
Saisir la justice, c’est soumettre ses prétentions au droit, accepter le contradictoire et reconnaître à l’autre les garanties que l’on réclame pour soi. L’instrumentaliser, c’est vouloir la décision avant le procès, le juge avant le droit, la condamnation avant la preuve. Ce sont deux démarches opposées.
Et saisir un tribunal ne revient nullement à délivrer un certificat d’indépendance à l’institution judiciaire. C’est précisément parce que je doute de l’impartialité de la justice congolaise que je peux être tenté de m’adresser à elle : à elle de démontrer, par les faits, si mes doutes sont fondés.
Il n’y a là ni naïveté ni contradiction. Il y a une mise à l’épreuve.
Que la justice montre qu’elle peut entendre deux citoyens sans considérer leur appartenance politique, leur proximité avec le pouvoir ou leur position dans l’opposition. Qu’elle garantisse le contradictoire. Qu’elle examine les faits. Qu’elle dise le droit.
Et si elle échoue à cette épreuve, sa défaillance ne rendra pas le droit moins nécessaire. Elle donnera une raison supplémentaire de combattre pour son indépendance.
Reste la question du parti.
Les divergences politiques doivent d’abord se régler par la parole, la médiation et les procédures internes. Lorsqu’un parti écoute les parties, établit les faits, garantit le contradictoire et prend ses responsabilités, cette voie doit être privilégiée.
Mais une appartenance politique ne crée aucune extraterritorialité juridique. Un parti politique n’est pas un territoire soustrait à la République. Une carte de parti ne suspend ni la loi, ni les droits de celui qui accuse, ni ceux de celui qui est accusé. Le militant ne cesse jamais d’être citoyen.
Lorsque les mécanismes internes ne fonctionnent plus, lorsque l’organisation ne protège plus ses propres règles ou laisse l’atteinte sans réponse, le recours au juge ne constitue pas une trahison de la communauté. Il peut devenir la conséquence de sa défaillance. Car la fraternité ne saurait signifier l’impunité, pas plus que la discipline ne peut signifier le silence.
Celui qui saisit une justice dont il dénonce lui-même les faiblesses contracte cependant une obligation supplémentaire : ne demander aucun privilège, aucune intervention politique, aucun traitement d’exception. Seulement la loi. Seulement le contradictoire. Seulement l’impartialité que l’on réclame pour tous.
C’est là que se mesure la cohérence : non dans le renoncement au droit, mais dans le refus de son instrumentalisation.
La justice imparfaite doit être réformée. La justice instrumentalisée doit être libérée. L’injustice doit être combattue.
Mais jamais l’injustice ne doit nous convaincre de renoncer à la justice. Car le jour où ceux qui combattent pour l’État de droit cessent eux-mêmes de croire au droit, ceux qui l’instrumentalisent ont déjà remporté une victoire.
Le contradictoire est une civilisation
Il existe un mot apparemment technique auquel je tiens profondément : le contradictoire.
Derrière ce mot se cache une conception entière de la dignité humaine. Le contradictoire signifie qu’avant de juger un homme, on l’écoute. Avant de le condamner, on lui présente ce qui lui est reproché. Avant de décider de son sort, on lui donne la possibilité de répondre. Cela paraît élémentaire.
Pourtant, toute l’histoire de l’arbitraire commence par la disparition de cette règle. On accuse sans entendre. On juge sans écouter. On sanctionne sans permettre de répondre. Puis on appelle cela discipline.
Non.
La discipline ne dispense jamais de la justice. Le contradictoire repose sur une intuition plus profonde encore. Il dit à celui que l’on accuse : même lorsque nous pensons que vous avez tort, votre dignité demeure intacte. Car celui que je combats politiquement ne cesse jamais, pour autant, d’être mon égal en dignité.
Ne devenez jamais ce que vous combattez.
Voilà peut-être le conseil le plus important que je voudrais transmettre à ceux qui commencent leur vie politique : prenez garde à ne pas devenir ce que vous combattez.
L’opposition à l’arbitraire ne suffit pas à faire de nous des démocrates. La dénonciation de l’autoritarisme ne garantit pas que nous soyons nous-mêmes tolérants. La souffrance subie ne nous immunise pas contre la tentation d’infliger demain aux autres ce que nous dénoncions hier.
L’histoire est remplie d’opposants qui, une fois au pouvoir, ont reproduit les pratiques qu’ils dénonçaient lorsqu’ils les subissaient hier.
Pourquoi ?
Parce qu’ils avaient combattu des hommes alors qu’ils auraient dû combattre des pratiques. Parce qu’ils voulaient remplacer ceux qui détenaient le pouvoir plutôt que transformer la manière dont le pouvoir s’exerce.
La Démocratie commence dans le parti qui réclame la Démocratie. L’État de droit commence dans l’organisation qui prétend défendre l’État de droit. Voilà pourquoi les valeurs doivent commencer avant la victoire. Le pouvoir ne révèle pas soudainement ce que nous sommes. Souvent, il amplifie ce que nous étions déjà. Celui qui tolère l’arbitraire dans son camp lorsqu’il est dans l’opposition ne devient pas nécessairement démocrate le jour où il accède au pouvoir.
Sinon, nous ne préparons aucune alternance. Nous préparons seulement une relève.
Vous n’êtes pas trop jeune pour penser
Il existe enfin une autre tentation que je voudrais vous inviter à repousser. Celle qui consiste à croire que la jeunesse serait destinée à applaudir tandis que les anciens seraient chargés de penser.
Je n’y crois pas.
La jeunesse n’est pas une catégorie d’âge destinée à remplir les salles, à relayer les mots d’ordre ou à défendre sur les réseaux sociaux des décisions prises ailleurs.
Elle doit interroger. Elle doit contester. Elle doit proposer. Elle doit parfois déranger. Mais elle doit aussi apprendre. Car l’expérience n’est pas nécessairement le conservatisme, pas plus que la jeunesse n’est automatiquement la modernité.
Les générations ont besoin les unes des autres. L’expérience sans renouvellement se dessèche. La transmission n’est pas l’apprentissage de l’obéissance. Elle consiste à transmettre assez d’expérience pour que celui qui vient après vous puisse un jour penser sans vous.
La jeunesse sans mémoire recommence les mêmes erreurs. Une organisation politique intelligente ne met donc pas les générations en concurrence. Elle organise leur transmission. Les anciens doivent accepter d’être interrogés. Les jeunes doivent accepter que l’histoire ait commencé avant eux. C’est ainsi que se construit une culture politique.
Un jour, ce sera vous
Un jour, vous serez confronté à une décision difficile.
Peut-être votre parti prendra-t-il une orientation que vous désapprouverez. Peut-être un ami commettra-t-il une injustice. Peut-être un responsable que vous admirez vous demandera-t-il de vous taire. Peut-être serez-vous vous-même injustement accusé. Peut-être découvrirez-vous que défendre un principe peut coûter une fonction, une amitié, une position ou une carrière.
Ce jour-là, personne ne pourra décider à votre place. Vous serez seul avec votre conscience. C’est pourquoi il faut la former maintenant.
Simone Weil écrivait que l’attention est l’une des formes les plus rares et les plus pures de la générosité. Il faut apprendre cette attention : aux faits, aux autres, à la vérité, mais aussi à cette petite voix intérieure que le bruit des foules, des partis et des passions cherche parfois à étouffer.
La politique vous demandera beaucoup. Car le danger des organisations n’est pas seulement qu’elles nous imposent leurs décisions. Il est qu’à force d’appartenir, nous finissions par leur abandonner le soin de juger à notre place. Une conscience déléguée n’est déjà plus tout à fait une conscience.
Donnez-lui votre intelligence. Donnez-lui votre énergie. Donnez-lui votre courage. Donnez-lui une part de votre vie. Mais ne lui donnez jamais ce qu’elle n’a pas le droit de vous prendre : votre dignité.
Car il existe des victoires qui diminuent celui qui les remporte et des défaites qui grandissent celui qui les assume. Il existe des fonctions que l’on conserve en se perdant et des positions que l’on quitte en se retrouvant. Il existe des silences qui protègent une carrière et détruisent une conscience.
À la fin, la question la plus importante ne sera peut-être pas de savoir combien de temps vous serez resté en politique, combien de fonctions vous aurez occupées ou combien d’hommes puissants vous aurez servis.
Elle sera plus simple : Qu’avez-vous refusé de sacrifier pour y rester ?
Alors, engagez-vous. Combattez. Soyez loyaux. Soyez fraternels. Acceptez la discipline nécessaire à toute action collective. Mais gardez toujours, au fond de vous, cet espace inviolable où aucun chef, aucun parti, aucune foule et aucune ambition ne doivent pouvoir entrer sans votre consentement.
Vous me demandiez pourquoi continuer à croire quand tout semble perdu. Voici ma réponse : parce que l’échec des hommes n’abolit pas la justesse d’une cause. Parce que nos déceptions ne nous dispensent pas de nos devoirs. Et parce que servir n’a jamais voulu dire s’avilir.
Jovanny MOUBAGNA Juriste Publiciste, Chercheur et Acteur Politique.
