AFFAIRE DES 1 700 MILLIARDS : SIX CADRES ACCUSÉS SORTENT DU SILENCE ET EXIGENT DES PREUVES
Ils ne fuient pas. Ils contre-attaquent. Citée dans la liste choc des 61 personnalités indexées dans la supposée affaire des 1 700 milliards de FCFA publiée le 14 septembre par le journal « Le Grand Reporter », six anciens cadres de Libertis montent au front. Dans une déclaration de presse commune datée du 16 septembre à Libreville, Noël Borobo Epembia, Fulbert Andjaï, Henri André Ogouamba, Jean-Pierre Nkori, Léopold Marius Ossiyi et Émile Wani demandent une chose simple : les faits.
L’affaire avait fait l’effet d’une bombe. En titrant sur les 1 700 milliards, Le Grand Reporter a jeté en pâture 61 noms, présentés comme liés à un détournement massif de deniers publics. Parmi eux, six noms qui, près de vingt ans après, se retrouvent associés à un scandale financier sans qu’aucune décision de condamnation n’ait jamais été rendue publique à leur encontre. Pour les intéressés, l’amalgame est trop gros pour être laissé sans réponse.
Oui, ils l’assument, ils ont saisi la Cour des comptes en 2007. À l’époque cadres de Libertis, ils disent avoir voulu défendre l’intérêt national dans un contexte trouble : la privatisation de Gabon Télécom et de sa filiale mobile. Une opération qu’ils jugeaient opaque. Leur démarche était citoyenne et institutionnelle. Ils ont saisi plusieurs institutions de la République pour faire examiner la régularité des actes de privatisation. Le Recueil officiel des décisions des juridictions financières en atteste noir sur blanc.
Leur courrier, daté du 16 avril 2007, enregistré le 23 avril sous le numéro 00140, a donné lieu à une procédure intitulée « Gabon Télécom-Libertis – Demande de déclaration de non-conformité des actes de Privatisation de Gabon-Télécom ». Ils en étaient les six requérants. Un rôle qu’ils ne renient pas, qu’ils revendiquent même comme un acte de courage à une époque où contester une privatisation d’État n’était pas sans risque.
Et c’est précisément là que le bât blesse. Le 6 août 2007, la Cour des comptes a rendu sa décision n°08/06-07/CC/GC2. Une décision claire que les six signataires rappellent : la Cour s’est déclarée incompétente pour apprécier la constitutionnalité des actes réglementaires ou conventionnels. Résultat, leur requête a été déclarée irrecevable pour incompétence. Pas condamnée. Irrecevable. Une nuance juridique fondamentale que la publication du 14 septembre aurait, selon eux, volontairement ignorée.

Être requérant n’est pas être condamné. C’est même tout l’inverse. On saisit la justice pour dénoncer, pas pour détourner. La décision de 2007 ne constitue en rien une condamnation pour détournement de fonds publics. Elle ne se prononce même pas sur le fond de leurs arguments. Transformer six lanceurs d’alerte en six présumés détourneurs de 1 700 milliards relève, pour eux, d’une manipulation grossière. Et d’une faute professionnelle grave.
C’est pourquoi leur déclaration ne se contente pas de démentir. Elle met au défi. Si un lien existe entre leurs noms et les 1 700 milliards, qu’on le prouve. Ils exigent que soient rendus publics la décision de justice exacte qui les concernerait, son numéro, sa date, la juridiction qui l’aurait rendue, les faits précis qui leur sont reprochés, le montant imputé à chacun et la nature exacte de la condamnation. Des éléments de base que toute accusation sérieuse devrait contenir. Or, à ce jour, rien.
Au-delà du Grand Reporter, les six cadres interpellent directement tous ceux qui ont relayé l’information : médias, influenceurs, pages Facebook, lanceurs d’alerte de circonstance. Quand on publie des noms, on détruit des réputations, des carrières, des familles. La vérification n’est pas une option, c’est une obligation. Ils annoncent qu’ils se réservent le droit d’exiger rectification, retrait, droit de réponse et réparation par toutes les voies légales. Le temps de la diffamation impunie serait révolu.
En filigrane, cette sortie pose une question plus large sur le traitement de la lutte contre la corruption sous la Ve République. Le président Brice Clotaire OLIGUI NGUEMA a fait de la transparence un marqueur fort. Encore faut-il que la chasse aux milliards volés ne se transforme pas en chasse aux sorcières où l’on mélange lanceurs d’alerte et prédateurs présumés. Le débat public mérite mieux que les listes anonymes et les amalgames faciles.
Les six signataires concluent avec une phrase qui résume leur état d’esprit : « Les noms peuvent être publiés. Les faits, eux, doivent être démontrés ». Ils disent assumer pleinement leur démarche de 2007 et se disent prêts à produire tous les documents en leur possession. Près de vingt ans après, ils ne demandent qu’une chose : que la vérité soit établie à partir de décisions et de preuves, pas à partir de rumeurs.
Aimé Jordan PANGO
